De l'autre côté

Après quinze ans de journalisme, Serge Trimpont est devenu le manager général de l'Union Saint-Gilloise en D2

Jean-Marc Ghéraille

Sa plume a sévi durant près de quinze ans dans les colonnes du journal «Le Soir». Régulièrement trempée dans l'acide, elle a lacéré quelques blasons dorés, terni quelques images trop lisses, bousculé un langage trop souvent conventionnel, cassé quelques réputations, mis à mal quelques entraîneurs et dérangé quelques dirigeants. Petit-fils d'Eugène Steppé, qui fut jadis un secrétaire général influent du Sporting anderlecht, Serge Trimpont est passé de l'autre côté du miroir. Depuis le mois de septembre 1996, il a tourné la page du journalisme et rangé, définitivement dit-il, son stylo-bille. Sa nouvelle casquette : manager général de l'Union Saint-Gilloise en D2. En six mois,il a déjà dû gérer plusieurs crises. Un apprentissage à vitesse accélérée qui décuple sa motivation.

Fm Revenons un instant sur votre passé journalistique. Quitter la rédaction sportive du Soir à 33 ans, était-ce un coup de tête ?
Serge Trimpont: Absolument pas. C'était même une décision mûrement réfléchie. Je suis d'avis qu'une carrière comporte plusieurs cycles. J'étais arrivé à la fin de l'un d'entre eux. Après quinze ans, une coupe du Monde, les Jeux Olympiques, les championnats d'Europe de football et 67 reportages à l'étranger, j'avais l'impression de ne plus me renouveler et de devenir un fonctionnaire.

Fm L'écriture ne vous manque-t-elle pas ?
Non. Quand on passe dans le camp des dirigeants, la perception des événements s'en trouve fortement modifiée. Les journalistes ne possèdent pas le réflexe du dirigeant ni son stress. Ils jugent, et c'est compréhensible, sur la façade. La direction doit impérativementviser le long terme. Ecrire ne me manque pas. Je ne pourrais d'ailleurs plus faire marche arrière. Le journalisme, c'est terminé.

Fm Manager général. Le titre peut paraître pompeux mais que se cache-t-il derrière l'étiquette ?
Je suis le patron de la gestion quotidienne du club. Cela va de l'administration à l'ASBL des jeunes en passant par les aspects juridiques, les finances, le secrétariat du conseil d'administration, superviser l'organe officiel du club «La Butte», assister aux entraînements...

FM Une tâche qui paraît bien lourde...
Je devrais dans l'absolu pouvoir déléguer mais ce n'est actuellement pas possible. En acceptant ce défi, les dirigeants m'avait mis au parfum. L'organisation structurelle n'était pas prête pour la D2 mais c'est justement la perspective de construire qui m'a motivé. Il faut savoir que l'Union est un club en pleine reconstruction. Néanmoins, jusqu'à présent, les meilleurs moments que j'ai vécus c'est en compagnie des joueurs.

Fm Malgré une situation sportive précaire...
Si l'Union a déjà réussi à amasser autant de points, elle le doit essentiellement à son esprit d'équipe. Malgré les défaites, les joueurs se serrent les coudes. Dans les moments délicats, cela peut faire la différence. Certes, on râle après un revers mais les retours en car ne sont jamais dénués d'humour. Au retour d'une large défaite à Courtrai, nous avons relativisé devant une K7 de «Mister Bean».

FM Pour l'Union, le maintien en D2 est-il si primordial que cela ?
Absolument. N'oublions pas que c'est l'année du centenaire du club. Une saison hautement symbolique. Financièrement, la D2 n'est pas forcément plus viable que la D3. Au niveau des assistances, nous nous situons dans une bonne moyenne dans la série avec 1.000 spectateurs payants mais la direction avait calculé son budget sur 1.200 entrées. Jusqu'à présent, nous n'avons atteint qu'à deux reprises ce chiffre. Face au Beerschot et contre le RTFCL. L'Union subit un phénomène connu : c'est le club qui compte le plus de sympathisants qui ne viennent pas au stade. A La Louvière, nous avons joué devant 400 spectateurs. Pour en revenir au maintien, il est vital sur un plan psychologique. Une relégation provoquerait une démobilisation générale et peut-être la remise en question de l'actuel nouveau souffle.

Fm Financièrement, l'Union ne peut pas être considérée comme un club riche.
Je ne vous le fais pas dire. Nous ne bénéficions d'aucun subside. Le stade appartient à la commune de Forest tandis que nous louons le terrain à la Donation Royale. Rien n'est gratuit. Pour nous conformer aux exigences de la Commission Magotte en matière de sécurité, nous avons dû débourser cinq millions pour aménager le stade. Dans le cas contraire, il n'aurait pas été accepté. Quand je vois que Denderleeuw reçoit 23 millions des autorités communales et que la Ville de Charleroi sauve l'Olympie au bord de la faillite en rachetantses business seats pour 16 millions, je crois rêver.

Fm Le grand challenge est donc le maintien. Même si l'équipe est faiblarde.
Notre problème est essentiellement d'ordre offensif. Tout le monde le sait. Néanmoins, la pression est aujourd'hui incontestablement sur les joueurs. Le club a fait toutes les concessions possibles. Il a même accédé à leur demande de ne plus travailler sous les ordres de Fernand Schmitz. Nous les avons mis devant leurs responsabilités. A la fin de la saison, nous jugerons ceux sur qui nous pouvons compter et ceux qui devront changer de club.»

FM Alors que la plupart des clubs commencent déjà leur campagne de transferts, l'Union doit une nouvelle fois attendre avant de se lancer. Avec le risque d'être deuxième sur la balle.
La saison dernière, la montée est pratiquement tombée du ciel. Après une mauvaise saison ponctuée par une quatrième place, l'Union a profité des facilités accordées au tour final et de deux matches contre Berlaar et Herentals pour décrocher son billet pour l'étage supérieur. La campagne des transferts a donc été réduite à sa plus simple expression. Avec forcément des erreurs. Mon souhait aurait été d'être sportivement rassuré sur notre sort pour le mois de mars. Histoire de pouvoir finaliser les contacts en matière de renforts. Nous Pouvons d'ores et déjà oublier cette perspective. Les résultats sportifs contrarient fortement nos plans, C'est certain mais nous devons nous montrer patients. Nous sommes dans une situation difficile de travail. Certes, nous prospectons, nous visionnons, nous prenons des contacts mais nous ne Pouvons pas promettre la D2. Une certitude : si nous conservons notre place à cet étage de la hiérarchie, l'équipe sera très nettement renforcée durant l'été. Nous irons chercher des éléments parmi l'élite. Des garçons d'une trentaine d'années qui ont compris que le Professionnalisme pur vit ses dernières heures. Il s'agira en tout cas de ne plus reproduire les erreurs du passé récent. Comme celle d'avoir laissé filer José Barroso. Si le Brésilien était encore à la Butte, l'équipe ne pataugerait pas dans le fond du tableau. C'est la raison pour laquelle nous allons déjà discuter avec un élément comme Alain Van Lint que nous désirons ardemment conserver. Même s'il appartient à Anderlecht et que plusieurs regards sont braqués sur lui.

FM Alors que l'Union est plus proche de la D3 que de l'élite, peut-on sincèrement envisager un retour parmi l'élite ?
Pas maintenant, Surtout pas, ai-je envie d'ajouter. Néanmoins, je pars du principe que celui-ci qui n'avance pas recule. Actuellement, une montée, même si elle appartient au domaine de la science-fiction, serait purement catastrophique. Parce que le club, l'équipe, les structures sont complètement inadaptées. Ce serait un suicide. Devenons d'abord une valeur sûre de D2 avant d'envisager la D 1. Dans un délai de cinq ans, cette perspective me paraît réaliste.

Fm Depuis son limogeage de Saint-Trond et même avant, le nom de Freddy Smets est régulièrement cité à la Butte.
Pourtant, aucun contact même pas informel n'a jamais eu lieu. Freddy vous le confirmera. Notre prochain entraîneur sera engagé afin de construire quelque chose sur une durée de deux ou trois ans. Si vous me demandez un portrait-robot, je vous collerais la photo de Smets. Cela ne signifie pas forcément qu'il sera notre prochain coach.

FM En six mois, vous avez déjà subi quelques tempêtes.
J'ai effectué une apprentissage accéléré. En une demi-saison, j'ai rencontré plus d'obstacles que certains en cinq ou six ans. Je ne me plains pas. C'est dans l'adversité que l'on apprend. Dès que je suis arrivé au club, la direction m'a demandé de trouver un meneur de jeu car Laurent Stas de Richelle n'avait pas été remplacé. J'ai d'emblée été confronté au monde des managers. Depuis l'arrêt Bosman, les truands foisonnent. Nous avons quand même réussi à dénicher Branko Karacic. Ensuite, l'équipe n'a pas pris un seul point en six rencontres ce qui a provoqué une situation de crise dans le vestiaire. Avant la trêve, nous avons, dû prendre une décision très pénible. Se séparer de Fernand Schmitz n'a pas été évident à gérer.

FM Vous avez un contrat d'un an à l'Union. Avec option ?
Nous ferons une évaluation en fin de saison mais il est évident que j'ai envie de poursuivre ma mission, grandir avec le club. Je ne suis pas en transit à la Butte.

FM Il se murmure que l'Union pourrait devenir une succursale du RWDM.
N'exagérons pas. Nous allons travailler ensemble notamment au niveau des joueurs. Le prêt de David Nechelput jusqu'à la fin de la saison estun premier exemple de collaboration.

Fm Comment un ex-journaliste se glisse-t-il dans la peau d'un dirigeant ?
J'ai appris le stress du dirigeant mais je connais aussi les impératifs du journaliste. Dès le moment où l'on ne s'attaque pas à l'homme, je me range du côté du journaliste qui fait son métier objectivement. Durant des années, j'ai détesté la langue de bois des dirigeants que j'ai côtoyés. Ce n'est pas pour, aujourd'hui, en devenir un adepte moi-même. Je ne dirais jamais qu'il y a du soleil quand il neige. J'estime même qu'il faut parfois distiller aux journalistes des éléments qu'ils ne sont pas en mesure de connaître. Histoire qu'ils soient en possession de toutes les données pour juger une situation précise.

(Source Foot Magazine - 12 février 1997)